UNE VISITE DE L’ÉCOLE EN 1900


Extrait du discours de Monsieur CAILLARD, Inspecteur Général Honoraire de l'enseignement Technique, ancien Directeur, prononcé en 1936 lors de la commémoration du Centenaire de l’École VAUCANSON.

Les événements se déroulent aux alentours de 1900, et concernent l’École de la rue HAUQUELIN.

Les réflexions que chaque lecteur tirera de ce texte le conduiront aux conclusions personnelles estimées les plus opportunes. Mais nous pouvons toutefois affirmer que notre époque est plus agréable à vivre.

 

Si l'École VAUCANSON, en vieillissant, a trouvé, dans le cadre que vous avez admiré ce matin, un regain d'avenir, ses anciens directeurs qui sont parmi vous, dans le milieu d'autrefois, ont retrouvé, eux, dans la joie d'y être, une nouvelle jeunesse.

Peut-être serait-il plus exact de dire, pour leur doyen, une nouvelle enfance. Il y a une nuance, comme le chante avec tant d'humour le chansonnier Dorin.

Quand ceux d'entre vous qui l'ont connue, songent à la vieille école et voient la nouvelle, quand ils pratiquent des fouilles dans leur mémoire pour essayer d'exhumer la trace introuvable de vieux pédagogues, alors qu.'ils ont chaque jour sous les yeux la jeune vigueur de M. VIGOUROUY, il ne s'agit plus de nuance, mais de contraste.

Et pourtant !... Pourtant, je me rappelle, moi, la vieille école et je vous y vois encore, les uns et les autres, à la place où vous étiez alors.

Vous en souvenez-vous, tout de même un peu ?... Nous allons bien voir, en la parcourant, si vous pouvez me suivre.

Un jour, il m'arriva de rencontrer, rue Félix-Poulat, un célèbre avocat parisien qui plaidait à Grenoble afin d’assurer, en toute propriété, à son client, la marque de la Chartreuse. Il avait été mon chef alors que, ministre du Commerce, au temps de Waldeck-Rousseau, il dirigeait l'Enseignement technique. Il me reconnut et me dit : "J'irai voir votre école".

C'était un grand honneur. Je lui répondis : "Si vous êtes libre, allons-y tout de suite ; il vaut mieux ne pas différer une telle visite, c'est un beau monument".

Il y vint.

Voici l'itinéraire que nous suivîmes ; je le rappelle pour les anciens, les jeunes ne doivent pas m'écouter, ils ne comprendraient pas : à partir d'un vieux catalpa, au tronc pourri, disparu aujourd'hui, mais menaçant alors d'ensevelir les imprudents qui osaient s'asseoir sous son ombre, direction à gauche vers un escalier de bois aux marches vétustes.

Direction à gauche... Avec M. MILLERAND, cela me semblait assez indiqué.

Entrée en chicane, comme on en vit tant plus tard, aux abris du front, pendant la guerre. Salle A, de l'année préparatoire.

Cinquante élèves y sont entassés autour d'un vieux poêle qui paraissait gêné de se trouver encore là, car nous étions à la belle saison. Il n'en rougissait pas, cependant, comme il avait la faiblesse de le faire à tout propos en hiver.

Un plafond bas et sale, atteint d'une affreuse maladie de peau, laissait tomber en écailles les lambeaux de son épiderme sur de pauvres bancs scolaires.

Je ne sais pourquoi j'ai toujours prêté à des riens une idée et toujours cherché la raison dans les choses. Il me semblait que ces vieux débris, rongés par l'usure, étaient jaloux de vos jeunes talents de sculpteurs. Ils paraissaient vouloir vous dérober la gloire de transmettre à la postérité vos noms illustres, vos noms gravés dans le chêne, à la pointe du canif, avec tant d'art. (Applaudissements)

J'ajoute qu'ils n'y sont pas parvenus. Si, depuis lors, le feu n'a pas été leur auxiliaire, je pourrais encore vous montrer, parmi tant d'autres, le nom d'un Président de votre Association. Ce n'est pas le vôtre, mon cher M. CROIBIER, bien qu'il y soit peut-être, mais celui d'un de vos prédécesseurs que vous avez bien connu et à qui je garde, moi-même, un amical et respectueux souvenir.

Salle B, salle C, salle D, même décor. Nous descendons dans la grande cour par le toboggan qui aboutit au réduit où se tenait, à l'heure des récréations, le plus brave des hommes, le plus brave des concierges, vendant ses P.C., cette bonne et légendaire figure du Vieux VAUCANSON qu'on appelait le Père MOREL. (Applaudissements)

 

Vous pouvez saluer sa mémoire en passant et lui rendre hommage, allez, car il a fait du bien.

C'était un portier idéal, âme tendre et généreuse, homme serviable, mais sermonneur incompris. Quand, avec des gestes de tribun, il faisait la morale aux "grands méchants loups", qui se bousculaient devant son éventaire, aux "big bad wolves" que vous étiez dans ce temps-là, il ne réussissait qu'à déchaîner vos protestations bruyantes.

Après trois lustres d'un commerce rémunérateur et d'une éloquence qui avait fait faillite, il vint me faire ses adieux avant de se retirer à Voreppe. J'étais ému, car je l'aimais bien, ému autant que lui-même, mais lui était plus vaillant. Il me dit : "Monsieur le Directeur, il faut vous faire une raison. Je sens bien, moi, que j'ai besoin de repos. Songez donc, Monsieur le Directeur, depuis quinze ans que je suis dans l'enseignement !" (Applaudissements)

Mais, reprenons notre visite, si vous n'êtes pas trop fatigués, ou, pour mieux dire, notre ascension, car il nous faut maintenant monter jusqu'aux combles du Grand Bâtiment. M. MILLERAND était très entraîné : il a monté plus haut dans sa vie.

J'abrège. Un dortoir, en mansarde, de quatre-vingts élèves. En cherchant bien, on pouvait y découvrir un lavabo en zinc, muni de huit robinets, un par dix élèves ! Quand on n'avait pas oublié, la veille, de remplir avec des brocs le réservoir d'alimentation. Ils coulaient se matin, pour les ablutions, en un débit discipliné et sage, pareil au filet d'eau qui inondait la spatule des absinthes, en ces temps bénis où l'on s'empoisonnait publiquement.

Ils gelaient parfois en hiver, car le dortoir connaissait des froids excessifs. Il est vrai qu'en été le dortoir bénéficiait de généreuses compensations. On y enregistrait souvent 30 degrés.

Vous étiez alors, mes chers amis, plus disciplinés et plus sages que les robinets eux-mêmes. Je vous ai entendu dire qu'à tout prendre la moyenne annuelle de la température était satisfaisante et vous paraissiez ravis de savoir par les journaux que, grâce aux sources de Rochefort, Grenoble était, de toutes les villes de France, la plus abondamment pourvue d'eau. (Applaudissements)

Je ne veux pas prolonger le récit de cette odyssée. Ce serait fastidieux et intenable. Je ne vous dirai donc pas par quelle descente, ni par quelle montée, nous arrivâmes du Grand Bâtiment au faîte du Bâtiment des Arcades. Je ne vous parlerai pas de l'escalier tortueux, du style "Très Cloîtres" le plus pur, qu'il nous fallut escalader. Je ne décrirai pas les classes après les classes, les dortoirs, ils étaient tous pareils ; ni après un retour sur nos pas, le colimaçon alpestre, qui, par le boyau de la lingerie et par des voies en labyrinthe, nous permit d'atteindre un couloir obscur, au sommet du Bâtiment de l'École annexe.

Sur ce couloir s'ouvraient les chambres des Martres-Surveillants. C'était, à cette époque, des merveilles. Six mètres carrés où I'on pouvait se tenir debout ; le reste en niche inclinée, mourant au sol; des murs lépreux, des pavés vagabonds, une lucarne filtrant avec parcimonie la lumière, mais, en revanche, ménageant à l'extérieur, quand on se haussait sur la pointe des pieds, de belles échappées perspectives sur les toits ondulés du vieux Grenoble. (Applaudissements)

Belle vue sur le Jardin des Tuileries, disaient les hôtes de ces lieux.

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans ! Le désordre y était érigé en institution et la gaîté y régnait en souveraine.

Là finit notre visite, parce que, tout de même, il faut en finir. M. Millerand avait tenu jusqu'au bout. Les avocats sont résistants. Ils sont bons juges et savent apprécier les beautés d'un édifice. Ils raisonnent par analogie. Obligés, par profession, de s 'entretenir avec une clientèle sédentaire et très fermée, qui regrette de ne pas pouvoir elle-même aller jusqu'à eux, ils vont vers elle : ils peuvent ainsi se documenter sur le confort que recèlent certains établissements de la République.

A vrai dire, ce n 'est pas dans les écoles que réside cette clientèle, mais on peut trouver de bons exemples partout.

M. Millerand, en homme averti, me fit part de ses impressions comparées. Vous les devinez. Il conclut en disant : "c'est beaucoup mieux à Fresnes".

Eh bien non, mes chers amis, ce n'était pas mieux à Fresnes. Il n'y a pas de prison, même moderne, qui vaille tout ce qu'il y avait de liberté, de jeunesse et de bonheur entre les murs décrépits du Vieux Vaucanson. (Applaudissements)

On y était très mal, mais on s 'y sentait très bien. On n 'y voyait que des élèves joyeux, des professeurs aimables et aimés, et le Mika , lui-même, ne semblait pas rébarbatif. (Applaudissements)

On y travaillait ferme aussi. La journée scolaire, même pour les externes, commençait à six heures et demie du matin, et se terminait, le soir, après sept heures. Je ne dis pas que le
système était recommandable, mais il était ainsi.

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